Post Rock, Post Metal Doom, Sludge, Trip Hop, Prog, Mathrock, Chaotic Hardcore. Des mots tout cela, des étiquettes. Laissez-vous guider par mes émotions. Orienter les vôtres et vous donner de quoi rêver. Planer ou encore vous déchaîner.

Eugène Ziamatine fut certainement le premier à s’adresser à nous en des termes similaires dans l’approche. En effet, cet auteur russe a publié en 1920 une dystopie monumentale répondant au nom de Nous Autres. Ce livre raconte l’histoire de D-503, un homme sans nom à priori si ce n’est un matricule, évoluant dans un État unique et totalitaire, dictant à ses membres exactement comment ils doivent penser, agir, manger, aimer, etc. Un ouvrage précurseur aux mythiques Le Meilleur des Mondes et 1984, effroyablement glaçant de modernité et qui possède une sorte de robotisation, tant dans son écriture que son contexte historique stalinien, où on demande à l’Homme d’être un robot manipulable à souhait, au service d’un être symbolique mais qui forcément désobéira. Son auteur s’exilera d’ailleurs plus tard de Russie et finira ses jours en France.

Cette introduction est plus que salutaire et nécessaire pour saisir l’essence et le concept même de Vous Autres, comme un rappel que nos libertés sont fragiles sous un regard métallique et déshumanisé. Comme derrière un visage sans traits, derrière son horrible difformité, se cache une hydre robotisée inquisitrice et maligne et sa tumeur au goût de Mercure dans ses veines. L’œuvre de Vous Autres est cette hydre impériale, Sel de Pierre cette tumeur empirique. Elle ne nous laissera pas indifférent et laissera sa marque dans une chaire acquise à la cause.

Derrière ce projet post black ambitieux (bien que perso, je le définirais plus par post ET black), il y a deux êtres sans nom si ce n’est une lettre (tiens, un peu comme D-503) et β, à la gestion de la totalité des instruments et atmosphères créées. Je n’ai nullement l’envie de savoir qui se cachent derrière ces deux entités sans visage. Il y a tellement plus de fascinations dans le mystère que dans la connaissance, du moins dans ce contexte précis. La seule chose que je peux vous dire est que leur Bandcamp les réfère originaires de Nantes. Un des deux noms est venu à moi par hasard. Par respect, je ne le citerai pas. Encore que cela pourrait être un leurre. La créature de Vous Autres semble de toute façon inapprochable, inquiétante, vibrante, totalitaire et fantasmagorique, comme cet État Roi décrit dans Nous autres, les liens sont très nombreux, tant dans l’approche musicale que l’esthétique. Après un EP suffoquant (dans le bon sens du terme) Trente Pièces d’Argent en 2017, et un premier LP asphyxiant Champ de Sang en 2019, Sel de Pierre marque un pas supplémentaire franchi : celui d’éprouvant, écrasant et créant autour de lui le néant.

« Onde » comme cette onde de choc qui surprend dès les premières secondes avec un post black robotisé derrière une batterie électronique s’étalant sur neuf minutes absorbantes et dantesques. Le chant est éthéré au plus profond de l’être, les arrangements sont vraiment un mélange de post et de black comme je le mentionne plus haut. Il me semble que le terme de post black n’est même pas assez adapté pour décrire le son de Vous Autres. Jugez par vous-mêmes et écoutez bien aux alentours de 3’30’’. Le propos et le concept sont bien plus enfouis encore. Dans tous les cas, mon corps est en sueur et je me sens observé par mille yeux sous un seul œil. La métaphore n’implique que moi.

Après une intro lente et lourde, c’est une approche plus doom qui domine la conscience sur « Vésuve ».  La présence de la voix de D E L U G E sur ce titre apporte une couche supplémentaire de profondeur et empirique. Le volcan est en pleine implosion et ravage tout sur son passage dans la seconde partie. Comme si l’espace d’un instant, une forme de liberté avait envahi la plaine, avant d’être recouverte de cendres nucléaires et électriques. Le propos se déforme dans sa difformité, le final est une grande désolation dont on n’échappe pas. Ou plus.

Si ce volcan a explosé, il nous reste un territoire à reconstruire et dominer. Ce monde où penser est un acte contraire de la part des protagonistes survivants se vit dans « Écueil », sorte de long interlude à la fois drone et électronique (me rappelant un peu le post rock cinématique de l’Australien Hibernal). Elle est une parfaite coupure entre l’Alpha et l’Omega de Sel de Pierre. La reprise vers l’Omega est d’ailleurs surpuissante et écrasante avec « Sans Sèves » où la Terre n’est plus que ruine désolée et espoir anéanti. Un être se propose de remettre tout sur pied, il faudra lui jurer allégeance et don de soi. Don de soi d’ailleurs accompli sur « In Humus », qui prend le temps avant l’envol, lorsque la voix de RSTD se mélange avec la chimère de β, où la basse gronde comme le tonnerre sur ces vies désuètes, ces âmes éperdues et réclamant guidance. Un moment exceptionnel de l’album m’ayant arraché des frissons horribles, comme si ces mille yeux sur moi connaissaient mes faits, gestes et pensées… Avant de nous abandonner sur « Nitre », et ses oiseaux, son champ (de sang ?) perdu dans les plaines de la conscience, sonnant comme une fin apaisante mais laisse planer un soupçon au-dessus de nos têtes. Un danger, une présence, une aura… une idée insidieuse, celle qui nous habite et nous maintient en laisse.

Sel de Pierre possède une aura indéfinissable, une personnalité forte et dominante, un charisme énigmatique et une identité imperceptible. Il est une œuvre qui dans vingt ans, conservera son mysticisme et ses secrets. Un peu à la manière des grandes entités sans nom dans les romans cités en début de texte. Vous Autres s’adresse Nous autres… Vous et moi en somme et nous rappelle qu’une ère s’ouvre. Une ère nouvelle et inquiétante. À ce propos et pour terminer ma conclusion, je voudrais vous partager cette phrase prise dans l’explication (Wikipédia certes) sur Nous Autres criante de vérité et résonnante d’actualité : « … l’État unique décrit dans le roman est un État totalitaire qui prétend régir toutes les activités humaines (décrites avec précision dans la Table des heures) et faire le bonheur des gens au détriment de leurs libertés individuelles. »

Je vous laisse dormir là-dessus.

Bonne écoute

  • Tiph

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