Chroniqueur fan d'ambient, avant-garde, art pop, black music, classic rock, folk, jazz & fusion, progressif et soundtrack.

Certaines personnes pensent encore aujourd’hui que le jeu vidéo fait partie de ces plaisirs décérébrés, sans se soucier d’y consacrer quelques instants d’attention de manière à confronter les idées préconçues de la réalité. Car depuis de longues années, la richesse de ce véritable média de divertissement – que l’on qualifiera non sans mal d’art puisque rassemblant une foule d’artistes divers -, n’a point cessé de nous impressionner à l’aide d’innombrables franchises qu’il serait vain d’énumérer. Voici donc celle au centre de l’attention : The Last of Us, faisant partie du panthéon des jeux vidéo par son traitement mature et disposant : d’une mise en scène prodigieuse, d’un soin artistique irréprochable, d’un scénario riche et impliqué autour de thèmes profonds comme l’écologie ou la place de l’humanité face à un désastre d’ordre mondial, d’un gameplay intuitif et savoureux (même si classique), ou encore d’une bande son et d’une bande originale exquises. Le jeu n’a d’ailleurs jamais cessé d’enchanter la critique spécialisée et le public, l’un comme l’autre dithyrambique dans leurs propos.

Ce jeu du studio Naughty Dog que l’on ne présente plus (derrière les séries Crash Bandicoot, Jak & Daxter et Uncharted) aura su combler une attente interminable, où chaque nouvelle info transmise à la presse les derniers mois précédents la sortie du jeu provoquait une sainte hystérie au sein du public. Le cadre prend place dans un monde post-apocalyptique où, 20 ans plus tôt, une infection incontrôlée s’est propagée et a décimé une bonne partie de la population mondiale. Le virus se transmet par morsure et transforme en un peu moins de 48 heures les humains en simulacre de zombi. Puisqu’il n’existe aucun remède, une fois mordu la mort est l’ultime salut. Les infectés sont condamnés à errer et à contaminer d’autres innocents lorsqu’ils s’offrent à eux. Les villes ont été désertées afin que les survivants puissent se regrouper au sein de camps ultra-sécurisés dans lesquels la survie par tous les moyens est le principal moteur de l’existence. Vous incarnez Joel, un homme plutôt taciturne au lourd passé (pour un évènement que je prendrai soin de ne pas divulguer ici) qui est chargé de traverser une bonne partie des Etats-Unis dévastés afin d’y escorter un authentique miracle : Ellie, une jeune fille de 14 ans qui s’est fait mordre sans avoir subi de transformation en trois semaines. Ensemble, au péril de leur vie, ils devront affronter les pires dangers et se soumettre aux volontés de ce monde en totale perdition.

L’Argentin Gustavo Santaolalla (notamment connu pour avoir composé les superbes bandes originales de Brokeback Mountain et Babel), qui marie avec allégresse instruments acoustiques et légers effets électroniques rappelant le style de Brian Eno, était un choix vraiment brillant considéré comme essentiel pour Neil Druckmann (directeur artistique et scénariste du jeu). Outre l’instrumentation utilisée habituellement pour l’écriture de sa musique, le choix artistique opéré par Santaolalla sur la bande originale est tout aussi louable : exit l’étalage d’effets électroniques à foison censé coller avec un certain sens de la modernité. La nature reprend ses droits, comme dans le jeu ; les instruments acoustiques sont mis à l’honneur, couvés par de légères nappes et fins effets électroniques, et on se retrouve ainsi dans une ambiance épurée et intimiste. Un choix judicieux s’il en est, qui s’éloigne des modèles de musique des médias de science-fiction de ces dernières années qui gravitent dans notre esprit, où l’abondance d’effets électroniques donne parfois le tournis.

The Last of Us met en scène un monde dévasté, post-apocalyptique, où un véritable retour en arrière s’opère pour tenter de penser le futur de la meilleure façon qui soit. En cela, la musique s’accoude à ce dogme, soulignant l’action toujours avec élégance et intimité, sans se montrer intrusive. La musique fait surtout écho à la relation très intense qui s’opère entre Joel et Ellie, plutôt que se calquer sur les monstres avec des morceaux trop invasifs et percussifs qui voudraient juste souligner l’angoisse ;  l’objectif de Santaolalla étant de faire ressortir la condition humaine face à un événement apocalyptique. Néanmoins quelques pistes d’ambiance viennent tout de même soutenir ces instants de tension, ce qui est compréhensible vu les évènements du jeu.

La bande originale s’exécute autour de trente morceaux relativement courts (d’une à trois minutes, tout au plus) et minimalistes tournés autour de thèmes parfois très mélodiques ou atmosphériques, comme annoncé précédemment. Ils développent une très grande proximité avec les deux protagonistes principaux, renforçant la perception des héros vue par le joueur. Le thème principal de l’œuvre, la troisième piste éponyme « The Last of Us », est à juste titre la synthèse de tout cet univers. Tantôt sombre et mélancolique, parfois appuyant le côté « fardeau » d’Ellie vis-à-vis de Joel par de fines percussions froides et désabusées. Le climax est un pur régal, laissant les guitares acoustiques et le charango (instrument de musique à cordes pincées inspiré de la petite guitare originaire du Pérou) se mouvoir, symboles des cris de désespoir de nos deux héros. « The Last of Us » est à n’en point douter un morceau d’une grande intensité qui en a troublé plus d’un.

La sublime pochette de l’édition vinyle de Mondo

Rappelons-nous aussi que les guitares s’estompent de temps à autre pour laisser place à des morceaux plus ambients de toute beauté et particulièrement sombres, en résulte par exemple « Forgotten Memories » ou « The Outbreak ». Les violons occupent aussi une place de choix dans cette partition, comme en témoignent les différentes pièces « All Gone » et surtout la version « No Escape », qui laisse sous-entendre que le monde est perdu et qu’il faut vivre avec. Les différentes versions de « All Gone » se déclenchent à des moments précis de l’aventure, et plus vous avancez dans votre quête, plus l’orchestration diffère avec les évènements, tout en veillant à amplifier l’émotion qui ne cesse de croître. Un vrai orgasme auditif.

Toute la bande originale n’est de toute façon que pure réussite. De bout en bout, elle tient en haleine le joueur, n’abusant jamais de substantifs pesants ou de mélodies absurdes. L’écriture est humble, fine, délicate, poussée par un intense désir de donner vie à cette atmosphère de fin du monde. Tout est bien délimité : les morceaux mélodiques se déclenchent lors de passages bien définis et intenses où le scénario s’exécute par exemple par des scènes de dialogue, les plus atmosphériques viennent diriger les parties d’exploration ou de grands frissons. En cela, les deux univers cohabitent d’une assez belle façon puisque l’un appelle souvent l’autre et les fondus sonores s’opèrent plus d’une fois.

Au partir de la simple introduction, où les évènements laissent pantois tant l’écriture se montre plus mature que la plupart des jeux vidéo sortis dernièrement, puis de chapitre en chapitre, l’œuvre se dévoile sans jamais fléchir mais plutôt en arborant un visage toujours plus riche et dévolu jusqu’à un final magistral et inattendu, réfléchi et d’une profonde beauté. Telle une troisième âme prenant part à l’aventure des deux héros, la musique porte ce chef-d’œuvre vidéoludique et fait partie intégrante du scénario qui magnifie plus d’une séquence. Unique en son genre et distillant une extrême beauté à sa manière, The Last of Us se doit d’être vécu, ne serait-ce que pour en apprécier davantage la musique qui, même sans s’être adonné au jeu, vous paraîtra franchement délectable, par son jeu de cordes et son ambiance mélancolique à en tomber.

  •  Alessandro

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