Boards of Canada – Inferno

Il faut d’abord en finir avec les faits, pour mieux s’en débarrasser.Mike Sandison et Marcus Eoin, frères écossais originaires de Cullen, forment Boards of Canada depuis les années 90. Treize ans de silence depuis Tomorrow’s Harvest, en 2013. Treize ans pendant lesquels les fidèles du groupe ont scruté, non sans espoir, chaque signe, chaque rumeur, chaque fréquence parasite sur les ondes. Et puis, un matin d’avril 2026, 18 morceaux, 70 minutes, une annonce lapidaire et un titre : Inferno. Cinquième album, label Warp, double vinyle rouge translucide pour son édition Deluxe. Voilà. Les faits sont posés. Mais vous n’êtes pas ici pour lire une biographie. PitchforkThe Guardian ou encore le journal Le Soir et leurs semblables s’en sont déjà chargés bien plus efficacement.

Ce qui nous intéresse ici, c’est ce que cet album fait à l’intérieur.

Inferno commence par une virgule. « Introit » : trente-six secondes d’arpèges analogiques qui tourbillonnent comme une vieille bande magnétique qu’on rembobine à tâtons dans l’obscurité. Pourtant nous sommes bien en 2026. Une entrée en matière qui ne cherche pas à séduire. Elle installe, simplement. Elle prépare. Et déjà, avant même que le premier vrai titre ne s’amorce, quelque chose se referme autour de vous. Vous avez accepté le contrat.

Ce contrat, il est écrit dans une encre particulière. Celle de l’inquiétude douce, de la beauté qui fait mal au fond, de cette nostalgie pour un temps qu’on n’a peut-être jamais connu. « Prophecy at 1420 MHz » installe le décor avec une précision presque rituelle : une batterie tendue, une nappe synthétique qui s’obscurcit par degrés, et quelque part dans les strates, une voix « numérisée » qui semble réciter les termes d’un pacte cosmique. 1420 mégahertz, c’est la fréquence de l’hydrogène dans l’espace, la longueur d’onde que les radioastronomes ont choisie pour écouter l’univers. Ce n’est pas un hasard, car ce disque revêt une atmosphère cosmique.

La thématique religieuse, voire eschatologique, structure l’album comme une cathédrale souterraine. « Age of Capricorn » déroule une prière ambiante, presque hymnique, dans laquelle une voix biblique s’élève sur des synthés lumineux. Mais une lumière froide, celle qui filtre à travers le vitrail d’une église vide en hiver. « Naraka« , le royaume de la souffrance dans la cosmologie bouddhiste, laisse s’infiltrer un chant qui ne ressemble à rien d’autre : lointain, comme une procession entendue depuis l’autre côté d’un mur. L’ésotérisme ici n’est pas une posture esthétique. C’est une conviction. Une manière de regarder le monde par le côté obscur du prisme.

Et puis il y a « Acts of Magic » : une minute dix-huit de pulsation souterraine, de bourdonnement, comme si l’on posait l’oreille sur le sol juste au-dessus de quelque chose qu’on ne devrait pas déranger. Une seule minute. Suffisante pour poursuivre la déstabilisation constante de l’auditeur.

Le génie de cet album, c’est son refus catégorique de la facilité. Il ne cherche jamais à être agréable, ou plutôt, il l’est parfois, mais presque par accident, comme si la beauté surgissait malgré lui. « Somewhere Right Now in the Future » propose deux minutes et demie de guitare résonnante et de synthé écho, un dialogue entre le présent et un futur déjà fissuré. « Memory Death« , au cœur de l’album, suspend toute temporalité : des voix éthérées y traversent un espace sans gravité, et on comprend soudain que le titre n’est pas métaphorique, c’est une expérience physique, presque neurologique, ce sentiment que la mémoire elle-même se dissout à mesure qu’on écoute.

L’édition Deluxe d’Inferno

Inferno se vit au pluriel. La première écoute déroute. La deuxième intrigue. La troisième révèle. Et à la quatrième, on commence à comprendre que l’album ne se dévoile que dans le temps long, paradoxe absolu à une époque qui exige de chaque œuvre qu’elle se livre entière en trente secondes, sous peine d’être zappée. Boards of Canada n’a jamais joué ce jeu-là. Ils demandent qu’on leur accorde du temps pour parler du temps qui passe, du temps qui s’efface, du temps qui revient différent. Et cette exigence-là, en 2026, ressemble presque à un acte de résistance.

« I Saw Through Platonia » ferme l’album comme on ferme les yeux au bord d’un précipice : non pas pour ne pas voir, mais pour mieux ressentir. Dix-huit pistes traversées, 70 minutes plus tard, quelque chose a changé. On ne saurait pas dire quoi exactement. C’est peut-être là la marque des œuvres qui comptent vraiment : elles ne s’expliquent pas, elles se ressentent. Elles s’installent quelque part entre les côtes et n’en repartent plus tout à fait. Inferno est de celles-là. Un disque qui brûle lentement, sans flamme visible. Le genre de feu qu’on ne voit qu’après.

| Guillaume

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