Rédacteur en chef et Fondateur de NMH. Spécialisé dans le post-rock, l'ambient, le post-metal, le psychédélique et la musique progressive en général.

Lors du dunk!festival 2019, nous avons eu l’immense plaisir d’interviewer Neige, leader du groupe français Alcest qui était l’une des têtes d’affiche durant le fest. Lorsque je dis « nous », je parle d’Anthony, de Matts et moi (Guillaume) puisque c’est une très chouette conversation à quatre (et demi, puisque vous y trouverez quelques questions posées par Ronnie de Wherepostrockdwells) que vous vous apprêtez à lire ci-dessous. Nous évoquons plein de sujets différents comme leur nouvel album qui sortira chez Nuclear Blast le 25 octobre prochain, le rapport aux réseaux sociaux ou encore la scène musicale belge et française… Un très beau moment.

© Mélanie Blumina

Guillaume (G) – Donc ma première question, est-ce que tu connaissais le Dunk!Festival avant ?

Neige (N) – Ouais je connaissais de nom, mais je n’étais jamais allé. Je savais que c’était un festival de post-tout quoi, post-rock, post-metal et tout ça. Mais j’avais bien envie d’y jouer avec Alcest et du coup ben ça tombe bien parce qu’en plus on est en tête d’affiche donc c’est super cool, c’est un bel honneur pour nous parce que je pensais pas qu’on y jouerait dans ces conditions là. Et à chaque fois, tous les ans, je voyais passer l’affiche du festival je me disais « Ah ouais y’a des bons groupes et tout ! ». *rire*

G – Ton non verbal a l’air de montrer ton étonnement par rapport au fait d’être tête d’affiche !

N – Non c’est pas ça mais c’est-à-dire que ça fait toujours plaisir. Y’a plein de groupes et être tête d’affiche pour nous c’est… Je me sens flatté quoi.

Anthony (A) – C’est cool, et justement cette année les têtes d’affiche sont super variées par rapport aux années précédentes…

N – Y’a Ufomammut c’est ça ?

G – Oui et Efrim Manuel Menuck.

A – Et est-ce que tu penses que le… post… que c’est une bonne chose que tout ce qui tourne autour soit rassemblé ici ?

N – Ben ouais parce que, disons que si on part du principe que tout a déjà été fait dans les années 80 et 90, tout ce qui se fait maintenant c’est un petit peu du post ! Enfin tout ce qui est un petit peu avant-gardiste. Je trouve ça bien de rassembler les groupes même si on a rien à voir avec Ufomammut ou avec d’autres groupes mais c’est bien… Puis ça reste de la musique principalement à la guitare, ça c’est un point commun aussi.

C’est une musique qui… Enfin, qui n’a pas tendance à disparaître mais qui n’est pas trop représentée dans les médias mainstreams quoi. C’est dans le métal surtout qu’il y a beaucoup de guitare parce que finalement le reste *siffle et fait un geste qui évoque l’effondrement*.

© Mats LamAlcest @ Dunk!Fest 2019

G – Ben justement, c’était dans nos questions, on a un ressenti global de cette scène underground, en France particulièrement, qui a l’air un peu de… « mourir » serait peut-être un peu fort mais on a l’impression que quand un groupe fait une date en France ils vont faire Paris, puis c’est tout ou presque.

N – Parce que c’est là où y’aura le plus de gens en fait c’est en fonction du public…

G – C’est ça… C’est quoi ton ressenti par rapport à tout ça, est-ce que c’est difficile de jouer en France ?

N – Je pense que c’est dur de jouer partout en fait, pas qu’en France. Alors déjà y’a plusieurs choses. Tout d’abord y’a énormément de groupes, parce que maintenant c’est assez facile de s’enregistrer et de monter un groupe. Et y’a plus trop d’auditeurs, juste auditeurs ! Maintenant les auditeurs, ils ont tous un petit projet, avec beaucoup de groupes qui jouent tout le temps parce que les disques ne se vendent pas très bien donc ils jouent tout le temps.

Et du coup c’est dur de faire bouger les gens quoi !

A – Y’a une sorte de saturation.

N – De saturation, ouais. Un groupe « connu » va peiner à ramener 400 personnes… Je pense que c’est général hein, ça se voit même aux USA, j’entends pas mal les groupes dire que c’est hyper dur de tourner aux USA parce qu’il y a… Le même soir tu vas avoir trois concerts hypers cools et du coup tu vas devoir choisir. C’est tellement trop que… C’est un peu ce qui se passe sur les réseaux sociaux, y’a trop d’informations, trop de Facebook, trop d’Instagram, trop de groupes, trop de… Voilà ! Ou alors tu dois avoir le groupe ou le concert que tu voulais voir depuis longtemps. En fait il faut faire de l’événement maintenant il ne faut plus faire que des concerts.

Avec nous c’est assez dur parce qu’on est un groupe qui est assez sobre, on n’est pas provoquant, on n’est pas hyper lookés et du coup c’est difficile de captiver les gens.

© Mats Lam

Matts (M)– Est-ce que tu penses que des événements comme les Feux de Beltane que…

N – Ouais ben ça c’est chouette ouais ! C’est carrément chouette, après c’est plus black metal donc…

M – Alors tu avais des groupes comme Corbeaux avec un son plus post…

N – Ouais on pourrait y jouer.

G – Et avec Alcest tu as déjà ressenti ça, quand tu disais que certains groupes peinaient à ramener 400 personnes… Est-ce qu’avec Alcest vous avez déjà été déçus ?

N – Ouais plein de fois, oui, oui. Heureusement c’est pas tout le temps comme ça, il faut faire les choses intelligemment, maintenant on ne peut plus mettre au point un concert comme ça à l’arrache en se disant « Bon allez on va ramener 1000 personnes… », non non. Il faut faire de belles tournées, faire des tournées à un moment précis dans l’année aussi, c’est hyper compliqué en fait.

En fait on ne s’imagine pas à quel point être dans un groupe au final, c’est faire très peu de musique, c’est surtout une prise de tête *rire*. La musique c’est 20% quoi…

G – C’est dommage parce que c’est l’essence même de votre existence.

M – Certains artistes n’ont même pas le temps de composer parce qu’ils sont trop occupés à tourner.

N – Clairement oui !

M – Ce qui fait que, surtout dans la scène métal, tu as assez peu d’albums qui sont vraiment intéressants et qui ne se renouvèlent pas.

N – Nous, enfin moi… Mon truc c’est de faire des albums assez courts parce que je ne veux vraiment garder que le meilleur du meilleur, je vais composer genre 100 riffs et je vais en garder 15 parce que tout le reste part à la poubelle. Je pense que c’est hyper important à l’heure actuelle de composer le meilleur disque possible sans penser au label, au… Tout le côté business quand on compose il faut vraiment l’oublier ! Pour faire un truc hyper vrai quoi.

© Mats Lam

G – Ma prochaine question est née suite aux « rageux » *rire* qui ont incendié Alcest sur Facebook pour avoir signé chez Nuclear Blast.

N – *rire* Ouais on savait que ça ferait réagir une ou deux personnes mais on n’imaginait pas qu’il y aurait autant de…

G – Ouais, j’étais vraiment super surpris. Et je me demande comment vous avez pris toute cette vague de haine en disant « qu’est-ce qu’Alcest va faire sur Nuclear Blast, le plus gros label de métal européen, voire mondial ». Comment est-ce que c’est arrivé, peut-être avant tout, d’avoir cette opportunité de signer chez Nuclear Blast ?

N – En fait on est chez Prophecy depuis… Ca fait longtemps hein, depuis 13 ans donc au bout d’un moment t’as envie d’essayer d’autres choses, enfin les gens ne peuvent pas nous en vouloir pour ça ! Disons qu’on avait fait un petit peu le tour de ce qu’ils (ndlr : Prophecy) pouvaient nous apporter, on avait envie d’aller vers l’extrême opposé, vers un label qui a vraiment de gros moyens pour voir où est-ce que ça allait nous mener, c’est intéressant.

On a visité pas mal de labels parce que c’étaient pas les seuls qui étaient intéressés et eux, malgré le fait qu’ils soient les plus gros sur le marché c’était aussi ceux qui étaient les plus enthousiastes. Et en fait ils nous ont dit « on veut Alcest pour ce que c’est, tels que vous êtes, on veut rien changer ».

M – Ils se sont quand même diversifiés ces dernières années.

N – Oui ils ont des trucs comme Pallbearer, ils ont des trucs hyper pointus, Nails aussi.

G – On a découvert récemment Letters From the Colony qui est vraiment top chez eux aussi et qui n’est pas forcément ce qu’il y a d’habitude comme Amon Amarth et ces grosses machines, ça n’a rien à voir et c’est ça qui est dommage, que les gens mettent tout dans le même sac et on se demandait comment vous aviez pris tout ça, toute cette vague de haine.

N – Quelque part j’ai été surpris parce que les gens nous connaissent et ils savent qu’on est complètement intègre, que chaque album qu’on sort vient de nos tripes. On n’a jamais voulu faire plaisir à qui que ce soit, si j’avais voulu faire plaisir à qui que ce soit, j’aurais même pas fait Alcest parce qu’au début ça a été complètement rejeté quoi. Enfin à l’époque le blackgaze ça existait pas quoi, c’est vrai que faire ce métal hyper lumineux, hyper éthéré au début ça avait vraiment choqué.

Et ça, ça a été un petit peu à chaque sortie, genre quand on a sorti Shelter aussi qui était purement dreampop…

G – Ca avait en effet un peu moins bien marché.

N – Ouais puis les gens disaient « Vous sortez du rock commercial » mais en fait non, c’est une énorme prise de risque de faire ça.

© Mats LamAlcest @ Dunk!Fest 2019

A – Vous avez encore la volonté de prendre des risques comme vous l’avez fait avec Shelter ?

N – Pfff… Ben en fait c’est pas quelque chose qu’on calcule, si c’est une prise de risque elle n’est pas voulue en fait.

A – Donc si jamais y’a des risques à prendre vous les prendrez *rire*

N – Ah oui sans hésiter mais ce sera pas pour choquer.

M – Donc pour ça Nuclear Blast vous laisse libres à priori ?

N – Ouais à moins qu’on sorte un truc de… Hip-hop tu vois *rire* Ils vont moins bien aimer mais bon… Les gens s’imaginaient que les labels fonctionnaient comme dans les années 90 où ils avaient un pouvoir sur la créativité du groupe en disant « nous on veut un album comme ça », ça ne se passe plus comme ça maintenant. Les labels savent qu’il faut faire confiance aux groupes, même les gros labels hein. Y’a plus trop ce truc de « vous allez bosser avec tel producteur » etc. Puis c’est peut être aussi dû au fait que ça fait 20 ans que ça existe et ils savent qu’on a nos manières de faire et qu’ils vont pas nous imposer quelqu’un maintenant.

G – C’était justement une des questions, je ne sais pas si tu connais Ronnie, qui gère la chaine YouTube « Wherepostrockdwells » et que tu avais rencontré en Inde où tu avais fait un concert.

N – Ah oui !

G – Il me demande de te poser cette question : « Quand vous avez créé Alcest, est-ce que c’était planifié tous ces changements en se disant « Tiens on fait Alcest pour y faire plein de choses différentes » » ?

N – Non pas du tout, ça a commencé comme un projet solo quand j’étais ado puis ça a pris de l’ampleur. C’est devenu presque comme une espèce de journal intime quoi. C’est un truc qui me suit comme ça, c’est pour ça que c’est vachement plus qu’un simple groupe, ouais c’est un journal de bord quelque part… Tu évolues dans ta vie et ta musique évolue aussi.

G – Et en Inde, vous avez joué au Bangalore Open Air, Ronnie me disait que vous étiez l’un des groupes les moins brutaux *rire*

N – Oui oui, y’avait Immolation… Y’avait des trucs comme… Over Kill ! Aucun rapport ! *rire* Aucune relation, Alcest, Over Kill c’était genre death thrash…

G – Et blackgaze.

N – Voilà.

G – Comment est-ce que vous avez vécu cette expérience, les fans étaient là au rendez-vous ?

N – Ouais c’était un des meilleurs concerts qu’on ait fait récemment je pense, ça s’est trop bien passé… hyper bien passé! Et vu qu’il y a toute cette dimension spirituelle dans Alcest et qu’en Inde ils sont hyper connectés à ça aussi, ça match quoi !

© Mats Lam

G – Et sa dernière question était : « Est-ce que tu inviterais Hayao Miyazaki à un de tes concerts ? » *rire*

N – Wow… J’oserais même pas *rire*

G – Hypothétiquement est-ce que c’est quelque chose qui t’inspire cet univers ?

N – Oui vu qu’on a fait Kodama, toute la culture japonaise m’inspire. J’ai grandi avec ça et oui ça me fascine en fait et Miyazaki encore plus parce que ses thématiques sont actuelles et on a besoin de gars comme Miyazaki pour éveiller un petit peu les consciences sur les problèmes écologiques, entre autres.

M – En effet! Pour parler d’autre chose, on avait Les Discrets l’année dernière…

N – Ah ils ont joué ici ?

G – Oui l’année passée.

M – Oui et à chaque fois qu’il y a un groupe français connu à l’international, prenons Gojira comme exemple, c’est toujours des groupes qui ont un message derrière.

N – Ouais un truc bizarre *rire*

M – Quelque chose de très français oui *rire*

N – C’est un truc que j’ai remarqué aussi et ce qui est dingue c’est qu’on a tous un truc en particulier mais les groupes se ressemblent pas du tout. Genre il va y avoir un groupe comme Igorrr ou comme nous ou Gojira ou Les Discrets ou encore Deathspell Omega enfin des trucs de black métal hyper bien mais pour le coup qui font très français, ce qui fait que… Ca rentre pas bien dans la case quoi.

G – Tu penses qu’il y a une French Touch ?

N – Pas dans le style, parce que les groupes se ressemblent absolument pas, ils n’ont pas le même son, mais dans ce côté… peut-être à ne pas faire les choses comme tout le monde quoi ! Dans le meilleur et dans le pire parce que des fois y’a aussi des trucs en France… Pffff ! Pas super quoi. Puis tout ce qui est rock en France tu oublies quoi ! Y’a pas de rock en France, y’a plus de rock en France. Y’a beaucoup de métal, y’a beaucoup d’électro oui, y’a des supers groupes d’électro! Y’a du rap mais en « rock » bof…

Vraiment rock à la Joy Division et tout ça.. ce sont un peu des copies des groupes anglais en fait.

© Mats Lam

M – Il faut aller en Belgique pour ça…

N – Ouais la Belgique c’est autre chose ! Y’a Front 242, des trucs comme ça…

G – Et justement en Belgique tu en penses quoi quand tu y joues avec Alcest, ou autre ?

N – C’est super, nous on a mis du temps avant de trouver un public en Belgique parce que je pense qu’il y a ce côté très lumineux qui… J’ai l’impression que le public belge a tendance à aimer les trucs assez sombres quand même, genre tous les groupes comme AmenRa tout ça, c’est vraiment sombre, c’est lourd. C’est dense.

Et nous on est presque un peu romantique en fait. Au début les concerts qu’on faisait en Belgique, le public était un petit peu… « Ouais c’est gentil Alcest quoi » *rire* Et oui quelque part c’est gentil, c’est pas une musique sombre en fait. Enfin y’a une part de mélancolie mais c’est jamais quelque chose qui va te mettre par terre.

A – Maintenant tu sens que le public a été trouvé en Belgique ?

N – Ouais, je pense en tout cas. Le dernier concert qu’on a fait y’avait une chouette ambiance.

A – Oui la dernière fois que je vous ai vu y’avait quand même un bon public.

N – Le premier Graspop qu’on a fait en Belgique ça a été notre premier vrai bon concert en Belgique. Le premier Graspop était super.

G – Perso j’étais venu vous voir en première partie d’Anathema à Lille et là y’avait beaucoup de belges parce que forcément Lille est tout près.

M – Ouais à Lille t’as souvent les trois-quarts qui sont des belges et le reste des français ou presque…

G – C’est un peu ça *rire* Y’avait vraiment beaucoup de monde, même pour Alcest, parce que je me suis dit « tiens les gens vont peut être venir plus tard uniquement pour Anathema » et vous avez joué longtemps et Anathema a joué longtemps aussi, le public était venu nombreux et finalement c’était une très chouette date.

N – Ouais c’était chouette.

© Mats LamAlcest @ Dunk!Fest 2019

G – Et le prochain album il ressemble à quoi sur Nuclear Blast ? *rire*

N – Ben justement quand on parle de lumière et d’obscurité, il est assez sombre. Ce sera peut-être le plus sombre qu’on ai jamais fait, assez métal aussi mais avec de gros contrastes : de gros trucs lourds et des trucs plus ambiants.

A – Est-ce qu’il y a aussi une thématique comme Kodama ?

N – Ouais toujours. En fait ça part d’une thématique qui se décline en musique.

G – Et ben merci !

N – Et ben de rien *rire*

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