Co-Fondateur / Chroniqueur spécialisé dans le post-rock, shoegaze, sludge, synthwave et musique progressive en général.

Après avoir été témoins d’un concert formidable de Xiu Xiu au STUK à Leuven, nous avons eu l’immense honneur de rencontrer le charismatique Jamie Stewart, créateur et leader de ce groupe aux multiples facettes. Nous avons discuté de son dernier album, Forget, mais nous avons aussi abordé beaucoup d’autres sujets comme : sa collaboration avec Angelo Badalamenti et David Lynch pour une reprise de la BO de Twin Peaks, ses influences ou encore le sexe comme sujet régulier dans ses morceaux. Au programme : pas mal d’infos intéressantes et surtout beaucoup d’humour.

New Musical Horizons – C’était un concert fabuleux en tout cas, bravo! Alors, parlons tout d’abord de « Forget », ton dernier album. Nous n’avons pas pu nous empêcher de remarquer que ce disque est un peu moins sombre que le reste de ta discographie, étais-tu dans un état d’esprit différent pendant l’écriture et l’enregistrement de « Forget » ?

Jamie Stewart – Merci beaucoup !

Je pense qu’avec celui-là, plus qu’avec un autre, je n’avais pratiquement pas « d’état d’esprit ». Je pense que c’était une tentative de me retirer de toute démarche d’intellectualité ou de toute autre sorte de narrativité spécifique. Alors que c’était le contraire avec tous mes autres albums dans le passé, les morceaux traitaient d’un événement particulier.

Avec « Forget », et je ne sais pas vraiment pourquoi, ça ne semblait pas naturel, normal de le concevoir de cette manière. Alors que tous les morceaux ont pour moi un sentiment particulier, je n’ai pas vraiment pu mettre des mots pour l’expliquer. Ce que je veux dire c’est que je sais qu’ils sont à propos de quelque chose, mais quelque chose d’inconscient, de supernaturel… Et grâce à ça, je n’avais pas d’intention volontaire de rendre le disque sombre.

Donc… Je ne sais pas

NMH – C’est génial que tu dises ça parce que, lorsqu’on écoute ton album, cela semble assez thématique du début à la fin…

J.S. – Oh bien sûr, je ne veux pas dire que Forget n’est à propos de rien, que c’est une production hasardeuse, mais ce que je veux dire c’est qu’il vient d’un endroit en dessous de toute forme de linéarité… Ce n’était pas juste une histoire de copier-coller. Donc en fait… Le disque vient bien de quelque part, mais…

NMH – Certainement ! Tu as eu la chance de jouer la musique de « Twin Peaks », comment est-ce que ça s’est passé ?

J.S. – Oh… C’est une très longue histoire, vraiment. Avec Shayna Dunkelman, qui est la percussionniste qui a joué ce soir (NDLR : le 23/05 au STUK à Leuven), nous ne nous connaissions pas beaucoup lors de la première tournée que nous avons faite ensemble en 2012. Nous nous étions rencontrés juste avant les répétitions alors que quelqu’un avec qui je jouais me l’avait recommandé. Après un mois de tournée, nous commençons tout doucement à mieux nous connaître.

Elle jouait du vibraphone pendant cette tournée et, lors d’un concert dans une très petite salle en Italie, elle s’est mise à jouer le thème principal de Twin Peaks. Donc j’étais vraiment super surpris, car je suis un très grand fan de la série, je lui ai dit : « C’est fantastique que tu connaisses ça ! » et elle m’a répondu « Oh j’adore Twin Peaks ! ». Donc, comme tous les artistes en tournée, on a commencé à faire des projets en discutant comme ça, sans réel engagement comme « Oh faisons un groupe « Twin Peaks » » !

Tout ça s’est déroulé avant l’annonce de la nouvelle saison (NDLR : saison 3), mais la série était tout de même très populaire, mais pas autant dans l’air du temps qu’à l’heure actuelle. Bref, toutes ces discussions n’étaient pas vraiment sérieuses à ce moment-là.

L’artwork minimaliste de l’album de reprises de Twin Peaks

Puis, environ deux ans plus tard pendant une autre tournée, nous sommes tombés sur Lawrence English, un ami musicien, avec lequel j’ai un groupe d’indus, qui donnait une rétrospective sur David Lynch à la « Gallery of Modern Art » à Brisbane en Autralie. Alors Shayna m’a dit « On doit faire des reprises de Twin Peaks » et je lui ai dit « Quelle excellente idée » ! Alors nous en avons parlé à José Da Silva, le programmateur, qui était très emballé. Il en a donc parlé à David Lynch et Angelo Badalamenti qui ont tout de suite accroché à l’idée.

Une autre année est passée, nous sommes retournés à Brisbane pour ce concert et l’idée était de le jouer uniquement à cette exposition. Mais, quelques jours avant cet événement, la troisième saison de Twin Peaks a été annoncée et l’intérêt des gens pour la série a explosé et on nous a demandé de le rejouer plusieurs fois après. C’était un réel privilège pour nous comme nous sommes d’énormes fans…

C’était en quelque sorte un gros coup de chance pour nous que tout ça s’est transformé en quelque chose de plus grand qu’un seul concert.

NMH – Alors on imagine que tu aimes Angelo Badalamenti en général…

J.S. – Oh oui, oui ! C’est un compositeur remarquable. Exceptionnel en fait. D’ailleurs, David Lynch est aussi un incroyable parolier, je veux dire pour les morceaux de Twin Peaks. Les paroles sont extraordinairement simples, mais… Par exemple, le refrain pour « Falling », le morceau le plus populaire, les paroles se résument à « falling, falling, falling in love… ». Quand on le dit, ça parait simpliste, mais quand on l’entend, ces lignes extraordinairement simples ont une quantité incroyable d’émotions ajoutées à la musique. C’est un cliché incroyable, mais dire autant avec si peu de mots est incroyablement difficile…

J’ai beaucoup utilisé le mot « incroyable » pour cette réponse… Désolé ! *rire*

NMH – Oui… c’est incroyable ! La musique simple peut-être vraiment émotive en tout cas…

J.S.. – Oui, c’est quelque chose qui nous a beaucoup surpris quand on écoutait cette BO. Nous ne réalisions pas à quel point c’était simple. Prenons encore « Falling » comme exemple, le riff de guitare le plus connu de l’album utilise trois notes. Quand on l’entend, on ne s’en rend pas vraiment compte, mais quand on le joue on se dit « Et quoi… c’est tout ? »… C’est incroyable.

NMH – En parlant de David Lynch, as-tu d’autres moyens pour exprimer tes sentiments comme la peinture ou la réalisation de films ?

J.S. – Oh… *rire* En fait le conseil que la majorité de mon entourage est d’essayer de m’efforcer à ne pas dévoiler mes sentiments… Une amie m’a d’ailleurs un jour dit qu’elle était vraiment fatiguée de mes sentiments. *rire*

Donc… Non. En tout cas la musique est mon principal moyen d’expression. J’écris de temps en temps, mais c’est plus pour le fun qu’autre chose.

Oh ! En fait, ces derniers temps je fais des dessins de fruits et de légumes avec des yeux et une bouche…

NMH – Oui ! D’ailleurs nous avons vu que tu avais dessiné un visage sur une de tes maracas !

J.S. – Oui en effet ! *rire*

NMH – Tu es vraiment productif ces temps-ci. Est-ce que tu as déjà de nouvelles idées pour l’avenir ou est-ce que ça te vient un peu par hasard ?

J.S. – Nous avons déjà beaucoup travaillé sur le prochain album. C’est d’ailleurs l’objectif principal de l’été qui approche.

Avec le groupe que je mentionnais tout à l’heure avec Lawrence English, HEXA, nous travaillons aussi sur un nouvel album. Cet automne, nous avons aussi une expo permanente à Berlin avec l’actrice Susanne Sachssen, Vaginal Davis, Phil Collins et Jonathan Berger.

Mais l’objectif principal est certainement le nouvel album avec Xiu Xiu.

NMH – Très bien ! En parlant d’écriture, qu’est-ce qui t’influence le plus quand tu écris de la musique ?

J.S. – Oooh…

NMH – Est-ce la musique ?

J.S. – C’est très certainement la musique oui. Mais…

Il n’y a pas moyen de dire ça sans passer pour un crétin. Je dirais probablement comme la plupart des gens qui n’ont pas forcément une vie palpitante et la dédient à la recherche d’une certaine créativité.

Donc oui certainement la musique, la littérature, les arts visuels, les films… mais aussi les gens qui parlent dans un bus ou une promenade en forêt, se saouler, la politique. J’essaie de faire attention autour de moi et de me mettre dans une situation qui me permet de ressentir des stimulus qui peuvent venir de beaucoup de sources différentes.

NMH – Donc, tu sors et tu… observes la vie ?

J.S. – *rire* Oui… Il y a quelques années, quand nous avons commencé j’avais un job et j’enregistrais après le boulot et en soirée et par je ne sais quelle chance et quel privilège incroyable j’ai su vivre de la musique pendant la plupart de ma vie d’adulte. Et après un moment, quand tu as toute la journée pour t’adonner à la musique, tu dois parfois t’imposer une sorte de routine, pour moi en tout cas, pour continuer à créer.

J’ai lu cette interview de Nick Cave, où il dit qu’il garde les horaires de bureau pour travailler à sa musique. Donc j’ai commencé à faire ça et donc pendant la moitié de ces jours-là, je me consacre à ce dont nous avons parlé : visiter un musée, me promener dans un parc…

Par chance, j’habite Los Angeles qui est une ville super bizarre et très intense. Il y a un million d’endroits étranges à voir… Même des choses stupides, par exemple : « Tiens, si j’allais à la plage, je prends deux maracas que je secoue près de mes oreilles… » … Parfois rien ne se passe, mais occasionnellement tu es surpris.

Un autre exemple : je vais au marché fermier et j’achète cinquante sortes d’oranges. Puis je rentre à la maison et lorsque je plane je les mange toutes. Le jour suivant, ça fait une étincelle et la chimie de ton cerveau change d’une telle manière que si tout ça n’était pas arrivé, je n’en serais pas arrivé au même point.

Ma meilleure amie pense que c’est juste une excuse pour glander, elle a peut-être totalement raison… *rire*

NMH – Nous avons une question bizarre à te poser… Le sexe est un thème principal dans tes morceaux, par exemple le morceau « Black Dick ». Comment t’inspires-tu pour ce genre de paroles ? Est-ce que c’est de l’humour ou est-ce que c’est plus que ça ?

J.S. – À l’origine, ce n’est pas vraiment très positif… Quand j’étais très jeune, j’étais surexposé au sexe.

Mes deux parents ont tous les deux étés extraordinairement abusés quand ils étaient petits. Pensez à quelque chose de totalement horrible… C’est arrivé à mes deux parents. Et ils ont fait de leur mieux pour ne pas reproduire les choses qui leur étaient arrivées et à cause de ces choses-là, ils ne savaient pas comment aborder le thème de la sexualité avec nous.

Il y avait beaucoup de choses que je connaissais, que j’ai vues et qui me sont arrivées alors que ça n’aurait pas dû être le cas. Et je pense qu’à cause de toute cette forme de sexualité extrême, ou le fait d’être trop franc ou trop confortable avec ça, tout ça est devenu excessivement banal à un moment dans ma vie pour moi.

Avec Xiu Xiu, je n’essaie pas de donner du sens au sexe. Quand tout ça vous arrive en tant qu’enfant, les connexions synaptiques se font et vous grandissez avec, vous vous formez avec cet input qui est la depuis votre enfance.

Ce que je veux dire… C’est que… Je veux baiser comme tous les gens normaux, je ne suis juste pas ridiculement excité… *rire* Même si je connais des gens ridiculement excités ! Mais les idées qu’évoque le sexe, les effets physiques, émotionnels, psychologiques et même politiques du sexe sont excessivement présents dans ma vie de tous les jours et c’est le cas depuis mon enfance. C’est intéressant, mais ça peut être déroutant parfois.

NMH – Nous avons remarqué, pendant ton concert, que tu as énormément d’énergie. Ça se retrouve dans certaines de tes compositions, mais les thèmes sont souvent sombres. Cette énergie n’est-elle pas paradoxale par rapport aux thèmes de tes morceaux ?

J.S. – Et bien, dans l’univers c’est intéressant parce qu’un trou noir a énormément d’énergie pour attirer tout ce qui se trouve aux alentours et pourtant c’est très noir ! *rire* ça, c’était la réponse de péteux ! *rire*

Plus sérieusement, si vous regardez des groupes comme Bauhaus, ils sont incroyablement énergiques sur scène. Les anciens groupes goths britanniques sont tout aussi énergiques… The Cure, pas tellement, mais très bons tout de même… Swans ne sont pas si mouvementés sur scène, mais super puissants.

Je ne pense pas qu’il y ait une véritable corrélation ou non-corrélation entre l’obscurité et le fait d’être énergique, je pense que c’est à la personne de réagir de manière naturelle en fonction du moment.

Par contre, je ne pense pas que ce soit une action consciente du style : « Ok, ce soir on doit tout péter ». On entre dans le portail de la scène, puis on sort du portail… On transpire, on est dégouttant…

NMH – Oui, on a vu cette transpiration pendant ton concert !

J.S. – *rire* Oh oui je suis totalement repoussant après un concert !

NMH – Merci beaucoup pour ce beau moment en tout cas et bonne chance pour la suite de la tournée !

J.S. – Avec plaisir !

 

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